The purpose of the African Women in Cinema Blog is to provide a space to discuss diverse topics relating to African women in cinema--filmmakers, actors, producers, and all film professionals. The blog is a public forum of the Centre for the Study and Research of African Women in Cinema.

Le Blog sur les femmes africaines dans le cinéma est un espace pour l'échange d'informations concernant les réalisatrices, comédiennes, productrices, critiques et toutes professionnelles dans ce domaine. Ceci sert de forum public du Centre pour l'étude et la recherche des femmes africaines dans le cinémas.

30 March 2012

La parole à Siam Marley

Entretien avec l’Ivoirienne Siam Marley par Beti Ellerson. Avec franchise, elle parle de sa passion pour le cinéma, ses rêves, et son désir de rester fidèle à elle-même dans un milieu qui n’est pas toujours réceptif.
Siam, parles nous un peu de toi-même. De la Côte d’Ivoire à la France, quelle était votre trajectoire ?

Bonsoir à tous, je suis Siam Marley. Contrairement à ce que dit mon nom, je suis Ivoirienne, mais je vis en France depuis une dizaine d’années.

J’ai suivi un parcours « académique » dans une école de cinéma, EICAR. J’ai réalisé « en tant qu’apprentie » quelques courts, 3, si je ne me trompe pas ». Je suis aussi « apprentie » directeur photo, « apprentie » cadreuse, et « apprentie » scénariste. (Rires) ! Je suis auto-entrepreneure depuis quelque temps, et j’essaie, tant bien que mal, de me faire une petite place dans ce milieu…

Comment es-tu arrivée au cinéma ?
J’ai toujours eu envie de faire du cinéma ! (Rires). La réponse classique… Mais j’avoue que contrairement à d’autres je n’ai pas grandi avec une caméra ou un appareil photo à la main. Non! Moi ce qui me fascinait c’était la mise en scène, les décors et les histoires racontées dans les films. Quand j’étais gamine, j’avais l’impression que c’était filmé en temps réel. Je trouvais ça juste incroyable. J’étais troublée, je voulais savoir comment il faisait des films. Maintenant que je sais comment un film se fait, ça m’empêche beaucoup de les apprécier! Il faut que l’histoire soit génialissime/captivante pour que je ne passe pas mon temps à décortiquer l’aspect technique (et encore), c’est devenu une seconde nature… (Rires) !

Chef opérateur, cadreuse, réalisatrice, scénariste, tu es polyvalente. Par nécessité ? Pour être indépendante dans ton expression comme cinéaste ?
Je tiens à préciser que je suis une apprentie…un embryon dans ce milieu! Je l’ai découvert à mes dépens, il est nécessaire d’être polyvalent… comme dans le jeu d’acteur ! J’ai eu ces bases pendant mon cursus à l’école de cinéma. Et honnêtement c’est nécessaire. Je pourrais ne faire que la réalisation et la mise en scène, vu que j’adore ça, mais j’aime aussi le cadre et surtout la lumière. J’ai choisi de me « spécialiser » en tant que chef opérateur parce que pour moi c’est un poste capital, c’est sur ce chef de poste que repose littéralement la partie technique du film. Un directeur photo est un maestro, un chef d’orchestre…et en cela il détient plus de la moitié de la réussite d’un film. C’est une lourde responsabilité. Et moi j’adore les responsabilités. En tout cas ce genre de responsabilité. (Rires). Je sais que j’ai encore énormément à apprendre (ce que je fais d’ailleurs à chaque tournage), mais je ne me lasse pas d’être technicienne (directeur photo et cadreuse) sur les projets d’autres réalisateurs. En plus, occuper ces postes m’apprend énormément sur la réalisation parce que je suis aux premières loges pour observer ces réalisateurs avec qui je travaille. Donc de toute façon, je suis gagnante sur tous les tableaux. Et puis bosser sur d’autres projets m’aide à m’aérer l’esprit et à prendre de la distance vis-à-vis des miens (Rires).

Tu as réalisé « La Rue », un court-métrage essaie style rap sur les événements de 2007 en banlieue parisienne. Qu’est-ce qui t’a donné envie de faire ce film ? Quelques réflexions sur le choix du thème et l’approche ?
Honnêtement, « La Rue » est un clip que j’ai réalisé, cadré et éclairé toute seule, pour le Rappeur Dewawa. C’est lui qui avait un message à passer ! c’est son son (Rires) ! Moi j’ai bossé dessus pour le côté expérience. Et puis, j’aime bien le beat. Mais c’est vrai que je suis fan de rap…peut-être pas autant que certaines personnes de mon entourage, mais j’aime beaucoup le rap.

Tu es associée à June Prods, de quoi s’agit-il ?
June Prods est ma structure « fictive », c’est-à-dire qu’elle existe de nom pour que je puisse signer mes projets, même si je suis auto-entrepreneure. Mais je vais bientôt changer le nom. L’idée c’est qu’elle devienne, plus tard, une structure de production grâce à laquelle je pourrai monter de vrais projets cinématographiques, que ce soient les miens ou ceux des autres. Je déteste profondément courir après les boîtes de productions, je découvre ce parcours du combattant en ce moment. Et honnêtement, ça m’emmerde littéralement, mais je n’ai pas le choix, c’est le système qui veut ça… et comme je ne suis pas encore pleine aux as, alors je suis le système. (Rires) !

Comment était ta première expérience cinématographique en Côte d’Ivoire ?
Mon expérience avec l’image en Côte d’Ivoire remonte, véritablement, à Octobre 2010 ! J’y ai réalisé mon « premier court-métrage ivoirien », c’est-à-dire avec des acteurs ivoiriens, tourné en Côte d’Ivoire…et c’était une super expérience!

« Babi » était un test. J’étais à Abidjan pour faire un peu le point sur ma vie et mes choix après mon cursus à l’école de cinéma. Et j’ai fait ce film pour tester le terrain, je voulais aboutir à un résultat technique qui m’aiderait à convaincre des personnes ou des investisseurs sur d’autres projets que je ferais là-bas. Nous avons tourné en 4 jours, j’ai reçu beaucoup de soutien pour ce projet : comme déjà celui de Jeremy Strohm qui est venu me rejoindre en Côte d’Ivoire pour bosser sur le film de façon désintéressée ; le soutien d’Afrikareprezenta qui m’a dépanné de quelques projecteurs ; de mon grand frère et de son ami qui m’ont prêté leurs appartements. Je ne peux citer tout le monde, mais c’était juste génial.

Cela m’a donné envie de repartir faire un film là-bas! C’est dans ce but-là que je prévoie d’y tourner « Cinq boîtes de lait »!

Le cinéma ivoirien essaye de s’imposer. Quelle contribution veux-tu faire ?
Le Cinéma Ivoirien a encore beaucoup de choses à prouver…J’ai bien évidemment envie de devenir la première réalisatrice ivoirienne à décrocher un Oscar. (Rires) ! Honnêtement, j’ai juste envie d’avoir la même chance qu’un réalisateur français ou qu’un réalisateur américain (pour ne citer que ces exemples-là).

Mais chez moi, il n’existe quasiment aucune aide pour soutenir les projets cinématographiques. J’ai contacté un ami qui travaille dans un des nombreux ministères inutiles du gouvernement, et il m’a dit que « l’Etat pouvait me faire un prêt pour financer mon court-métrage, que je devrais rembourser avec un taux (si je ne dis pas de bêtises) de 12% ». J’ai failli avoir une attaque quand j’ai lu ça. Je n’en revenais pas…

Les Ivoiriens ont perdu l’habitude d’aller au cinéma de façon générale… Alors dès qu’il y a un « film ivoirien » qui sort dans la « seule » (si je n’exagère pas) salle de cinéma de la ville, les jeunes surtout, des quartiers chics, se déplacent… La fracture culturelle est le reflet de la fracture sociale. Comme la plupart aime à le dire : « on n’arrive même pas à manger alors, aller au cinéma… ». C’est triste, mais c’est vrai…Le quotidien a pris le dessus sur le rêve.

Mais pour ce que j’en sais, en Côte d’ivoire, il y a de plus en plus de tournage. Malheureusement, à mon avis, plus de tournage de clips que de fictions mais j’espère que cela va changer rapidement ! Au pays, il n’y a pas assez de films ivoiriens de qualité qui sont proposés et il n’y a pas de salle de cinéma pour profiter du plaisir de regarder des films sur grand écran.C’est aux « autorités compétentes » de mettre en place des infrastructures dignes de ce nom pour que les Ivoiriens profitent de leur culture, plutôt que de consommer celles des autres à outrance… Ce qui forcément agit sur leurs façons de voir le monde et sur leurs attitudes. Il y a tellement à dire…

Mais je retiens qu’il y a un véritable désir de créer des projets cinématographiques de qualité (y en a marre des sitcoms, ils ne résument pas le cinéma ivoirien) de la part de jeunes ivoiriens qui se rendent compte qu’eux aussi ont une vision de ce monde et qu’ils peuvent la partager avec la planète. On a juste besoin que l’on croit en nous et qu’on nous aide. J’ai entendu quelqu’un dire que l’avenir du cinéma est en Afrique… et je le crois profondément. Nous allons utiliser la technologie créée par l’Occident pour raconter nos histoires ! On a tout à gagner, alors s’il vous plait, misez sur nous.

Quelles sont vos expériences avec les réalisateurs et professionnels Ivoiriens ?

Pendant le tournage de « Babi » en 2010, j’ai réussi à monter une petite équipe, et on a fait du très bon boulot… J’espère retravailler avec elle à chaque fois que j’aurai un tournage à faire là-bas… J’ai aussi appris qu’il faut beaucoup, mais alors beaucoup de répétitions avec les comédiens. (Rires).

J’ai rencontré le réalisateur Arantess de Bonalii qui a une vraie vision pour le cinéma ivoirien, c’est un des pionniers là-bas, il m’a beaucoup aidé pour ce court jusqu’à me prêter son appartement, entre autres choses, pour que j’y tourne. Je ne le remercierai jamais assez !

J’ai aussi rencontré un jeune réalisateur Armand Breh, une véritable force de la nature quand on connaît son parcours. Il a réalisé son premier court-métrage de fiction « Une minute de silence » (en rapport avec la guerre en Côte d’ivoire en 2011) avec pratiquement rien, aujourd’hui il est en montage. Et pourtant il a demandé de l’aide sur Internet via Ulule, mais personne n’est allé jusqu’au bout de ses promesses, mais il a quand même fait son film. Avec des moyens, ça aurait eu une autre gueule, c’est sûr, mais la qualité technique est au rendez-vous, et je l’encourage vivement à continuer sur sa lancée. Ces personnes-là m’épatent de par leurs déterminations, ils n’attendent rien comme aide, ils persévèrent , se débrouillent et ne comptent que sur Dieu pour qu’il les mène au bout de leurs rêves ! J’ai tant à apprendre d’eux… Moi qui me décourage si vite.

Je déplore aussi le fait que les réalisateurs ivoiriens, que ce soit sur les séries ou sur les longs-métrages, ne fassent pas appel à des techniciens plus compétents de la même nationalité qu’eux ou africains qui vivent en Europe, pour sublimer leurs images. Et quand je postule auprès de ces réalisateurs, ils ont peur de s’engager à cause de ce que je leur coûterais ; c’est-à-dire le billet d’avion et mon cachet ! Alors ils flippent et se contentent des techniciens locaux qui n’ont pas assez de formations techniques ou artistiques. Ce que je comprends, bien que je le déplore.

Mais ce qui m’énerve le plus, c’est quand ils font partir des techniciens européens en Afrique pour leurs films. Ça, franchement ça m’énerve ! J’ai juste envie de leur crier : « purée je suis là, vous ne voyez pas que je suis autant compétente qu’eux, et en plus je suis africaine comme vous, donc j’ai un avantage ». (Rires)

Quelles sont les différences de travailler en Côte d’Ivoire et en France ?
Chaque pays à ses réalités ! Je ne sais pas vraiment comment les gens travaillent en Côte d’ivoire, je n’y ai fait qu’un petit court-métrage.Mais j’ai remarqué qu’il n’y a pas beaucoup de techniciens compétents ; il y a des tentatives…des tentatives. Mais il y a encore du chemin à faire !

La plupart des gens du milieu (techniciens surtout) ne bossent jamais pour rien, ils s’en fichent de votre projet tant qu’ils se font de l’argent… ils n’en ont rien à faire des galères que vous avez pour monter le projet. Il n’y a aucun échange artistique ! La plupart des gens là-bas ne font pas ce métier par passion… mais pour de l’argent ! Cela dit, il en existe des passionnés.

Et surtout beaucoup de gens se disent « réalisateur », en l’espace de 3 ans, le nombre de réalisateurs à Abidjan a quadruplé… La plupart ne savent même pas ce que ça veut dire que d’être réalisateur, mais parce qu’ils possèdent un DSLR, alors ils le sont. Ça me rend folle… (Rires) !

Il n’existe pas d’acteurs ivoiriens, ou alors c’est qu’ils n’habitent pas en Côte d’Ivoire ! Là-bas, le jeu est théâtral…C’est fatigant et linéaire. même s’il y en a quelques-uns qui tirent leurs épingles du jeu, et je leur souhaite de continuer ! La vie est dure là-bas, alors les gens font ce qu’ils peuvent.

En France, pour l’instant, je suis dans les bas-fonds… (Rires) ! Sérieusement, ici les gens sont prêts à vous donner un coup de main quand ils croient en votre projet, on peut faire un court-métrage sans « payer » personne. Il y a plus de liberté de création. On trouve des techniciens talentueux, des comédiens qui vous arrachent les tripes, et des idées artistiques à en devenir jaloux. Je me sens privilégiée de travailler ici, malgré les difficultés.

Malgré la liberté que j’ai à bosser en France, je préfère quand même faire du cinéma en Afrique… Cela dit, je ne me mets aucune barrière… les films que j’ambitionne de faire n’auront d’autre étiquette que ma nationalité !

Comment est le milieu cinématographique dans lequel tu travailles en France. Français classique, international, africain, féminin, jeune, tous ?
J’ai eu la chance depuis que j’ai intégré ce milieu, de rencontrer des personnes qui m’ont encouragée à persévérer, à croire en mon potentiel et surtout en moi, comme mes amis Maxwell Cadevall et Jeremy Strohm, entre autres. Une jeune fille Black chef op, on n’en voit pas beaucoup, j’aimerais rencontrer d’autres jeunes filles comme moi à ce poste.

Jeremy m’a « formée » un peu à la lumière, c’est à son contact que j’ai compris que j’aimais être directeur photo. Il déteste quand je dis ça (Rires) !

Et Maxwell m’a donné ma chance en tant que directeur photo sur son long-métrage « Jeux de couples », une super expérience ! J’ai hâte que le film sorte. (Rires) !

Je suis aussi tombée sur des personnes remplies de préjugés envers moi, ma couleur de peau, mon poids et ma façon d’être ! Ces personnes bornées qui se prennent pour le centre de l’univers ou pour des réalisateurs et techniciens géniaux. Ça m’écœure !

J’essaie juste de m’adapter aux gens avec lesquels je travaille, mais j’avoue que je rencontre quelques difficultés du fait qu’il y a certains comportements auxquels je n’adhère pas du tout et que je ne sais pas faire semblant ! Je suis honnête avant toute collaboration professionnelle… Y en a qui aiment, d’autres pas ! Mais je m’en fiche ! Et puis mon côté africain ne passe pas auprès de tous, malheureusement  (Rires) !

J’essaie de le corriger en m’intégrant,mais ça me déstabilise beaucoup ! Je m’en formalise de moins en moins, je reste fidèle à moi-même et à mes principes. Je suis qui je suis.

J’admire tous les talents que je rencontre, je me compare à eux, je les écoute et j’apprends d’eux. J’espère devenir une meilleure personne un peu plus chaque jour à leurs contacts.

C’est un milieu d’hypocrites, vraiment. Mais Dieu merci, on rencontre des personnes formidables qui vous donnent l’impression que vous en valez la peine. Ce n’est pas facile au quotidien, mais je m’accroche… (Rires) !

Tes projets en cours… ?
J’ai beaucoup de projets. Il le faut d’ailleurs ! Mis à part le fait que je suis technicienne sur les projets des autres, je prépare un de mes prochains courts, « Cinq boîtes de lait », basé sur une nouvelle du même nom d’une talentueuse amie, écrivaine, Yehni Djidji. C’est une histoire qui se déroule pendant les événements qui ont défiguré la Côte d’Ivoire début 2011 !  On souhaite avec Yehni, rendre hommage, à travers de ce film, à toutes les victimes innocentes de cette stupide guerre entre égoïstes, qui ne pensent qu’à eux et non au peuple. C’est malheureusement l’histoire de l’Afrique depuis déjà trop longtemps. Cela doit cesser ; et j’espère que ce film sera vu en Afrique et en dehors, afin que les peuples prennent conscience de ce qu’ils sont pour ces dirigeants ; et qu’ils puissent dire : Stop, on en a marre !

J’ai foi que ce moment arrivera…

Entretien réalisé par Beti Ellerson, mars 2012.

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