The purpose of the African Women in Cinema Blog is to provide a space to discuss diverse topics relating to African women in cinema--filmmakers, actors, producers, and all film professionals. The blog is a public forum of the Centre for the Study and Research of African Women in Cinema.

Le Blog sur les femmes africaines dans le cinéma est un espace pour l'échange d'informations concernant les réalisatrices, comédiennes, productrices, critiques et toutes professionnelles dans ce domaine. Ceci sert de forum public du Centre pour l'étude et la recherche des femmes africaines dans le cinémas.

08 March 2010

Entretien avec Isabelle Boni-Claverie par Beti Ellerson

(Photo © Pascal Gentil)

Isabelle, peux-tu élaborer sur ton évolution dans le cinéma, tes films, comment ils sont reçus ?

Cela fait maintenant dix ans que je travaille dans le cinéma. Quand mon premier court métrage, « Le Génie d’Abou » est sorti dans les festivals, comme il était très personnel et relativement abouti, les gens ont cru que j’avais fini mes études et attendaient mon long métrage. En fait, je venais tout juste d’entrer à la Fémis, comme apprentie scénariste, et je ne m’étais jamais imaginée réalisatrice. Cela m’a pris du temps d’assumer cette seconde casquette. J’ai réalisé quelques documentaires courts mais je suis avant tout quelqu’un de fiction. J’ai besoin de recréer à travers une histoire ma perception de la réalité pour mieux la donner à voir. En 2004, j’ai réalisé à Marseille un second court métrage, « Pour la Nuit », pour lequel j’ai eu beaucoup de moyens, une équipe technique de 50 personnes, et autant de figurants, c’était vraiment du cinéma ! Ce film a convaincu les producteurs que je devais réaliser un long métrage. J’ai actuellement deux projets en cours. L’un est un thriller psychologique qui se passe aux Etats-Unis et sera tourné en anglais. L’autre une comédie qui donnera, je l’espère, un autre regard sur les Noirs de France, en particulier ceux d’origine africaine.
Mais ma première casquette, pour le moment, c’est celle de scénariste. C’est mon métier, j’y ai acquis un réel savoir-faire et je suis heureuse que celui-ci soit aujourd’hui reconnu dans la profession.

Ton film « Pour la nuit » et sa réception…

C’est une histoire que j’ai écrite, comme ça, en une nuit. J’ai présenté le synopsis à mon producteur qui a dit banco. A l’époque, je ne sais pas pourquoi, j’avais envie tourner en Suède. Je voulais que mon personnage se retrouve dans une ville où elle se sentirait totalement étrangère. Et j’aime la mer du Nord, ses immenses plages désertes. Le producteur a trouvé que la Suède c’était un peu cher… Alors je lui ai proposé la Côte d’Ivoire, un film très urbain où Abidjan serait un personnage à part entière. J’ai beaucoup sillonné Abidjan la nuit quand j’étais adolescente. J’y ai vécu des choses singulières, souvent poétiques, que je n’ai jamais vues retranscrites dans un film. Le producteur a dit OK. Pourtant ce n’était pas tellement plus économique ! J’attendais des réponses de financement quand la situation politique a commencé à empirer en Côte d’Ivoire. Il y avait une telle méfiance, une telle violence, notamment avec les lugubres « escadrons de la mort », que ça ne paraissait pas possible de faire un film là-bas qui se passait presque entièrement en extérieurs et de nuit. Je me suis rabattue sur Marseille qui est, comme Abidjan, une ville construite au bord de l’eau, avec de longues routes, et un environnement cosmopolite. Bien sûr, je n’ai pas fait le même film. Mais j’ai préservé je crois l’essentiel de ce que je voulais dire : Comment chacun compose avec les deuils de la vie, même si c’est de la manière la moins conventionnelle qui soit. J’ai été très touchée par les réactions des publics dans les différents festivals où je l’ai présenté. Plusieurs fois des femmes sont venues me voir spontanément en me disant qu’elles avaient réagi de la même façon lors d’un deuil. Alors que c’est un film qui parle de la mort, on m’a souvent dit que c’était un magnifique appel à la vie. J’ai ainsi beaucoup apprécié de recevoir le prix du jury œcuménique Signis ou celui de la prison d’Amiens. Les prisonniers m’ont dit que cela leur faisait du bien d’entendre parler d’amour et de voir un « lascar » qui avait aussi sa part d’humanité. C’est ce genre de réactions qui donnent du sens aux films que l’on fait.

J’aime beaucoup le film. Je le vois dans le contexte d’identité, surtout une identité en mouvement—africaine et européenne. Muriel me semble très à l’aise comme française mais je vois une ambivalence en tant que métisse, surtout vis-à-vis de sa mère, mais tout de même je sens une tension avec son père. En réfléchissant sur le débat qui fait rage sur l’identité en France en ce moment, Peux-tu parler de toi en tant que franco-ivoirienne et ton film « Pour la nuit « dans ce contexte ?

Le débat sur l’identité nationale en France est un faux débat pour un faux problème. La nation française a toujours été diverse. Il se trouve qu’aujourd’hui cette diversité est plus visible qu’avant et que plus personne n’a envie de renier une partie de soi-même pour se fondre dans un modèle assimilationniste. Ca énerve quelques esprits chagrins. Mais les Français ont rejeté ce débat à une écrasante majorité. Cela dit, il reste encore du chemin à faire pour que le métissage, qu’il soit culturel ou ethnique, devienne parfaitement accepté. Quand vous êtes métis on vous demande toujours de choisir. Comme si vous pouviez vous amputer d’une part de vous-même ! Moi je me sens entièrement française en France et totalement ivoirienne en Côte d’Ivoire. J’estime que je n’ai de comptes à rendre à personne, et certainement pas d’efforts à produire pour mériter une quelconque nationalité que je n’ai, de toute façon, pas choisie au départ ! Comme je m’amuse parfois à dire, la seule personne dans ma famille qui a émigré, c’était ma grand-mère. Elle était blanche, française, et elle est venue s’installer en Côte d’Ivoire.

De toute évidence, dans « Pour la Nuit », mon personnage, Muriel, a du mal à se situer. Elle a fait le choix du père qui est blanc. Peut-être sa mère ne lui a-t-elle pas donné assez de raisons d’être fière de son africanité ou ne lui a-t-elle tout simplement pas transmis sa culture. Du coup, Muriel a beaucoup de mal à se relier à cette part d’elle qui est noire. En même temps elle sent bien que si elle ne le fait pas, quelque chose lui manque, d’où son agressivité à l’égard de son père. Sa rencontre avec un jeune homme d’origine arabe va lui permettre d’entrer en lien avec cette partie d’elle qui vient d’ailleurs. Alors, et seulement alors, elle va enfin pouvoir pleurer sa mère défunte.

Tu es aussi écrivain…

Oui, j’ai écrit un roman, très jeune, à l’âge de 17 ans, qui a été publié : « La Grande Dévoreuse ». Puis quelques nouvelles parues dans des revues littéraires ou restées inédites. C’est « La Grande Dévoreuse » qui m’a amenée au cinéma parce que j’avais envie que cette histoire continue à vivre par d’autres moyens. J’adore raconter des histoires, inventer des univers, créer des personnages. Ecrire répond à ma profonde curiosité pour les autres et m’aide à mieux comprendre le monde dans lequel je vis. Ce faisant, j’espère aider ceux qui me lisent ou regardent mes films, en leur donnant des clefs émotionnelles et spirituelles pour appréhender leur propre réalité.

Tous ces éléments créatifs, tu les vis séparément ? Ensemble ?

Ensemble. Tout est lié et part de la même source. Une histoire peut vivre en moi sous forme littéraire. Les images et les sensations que font naître en moi ce texte peuvent me donner envie d’en faire un film, voire même plusieurs. Plusieurs de mes scénarios sont nés de nouvelles inédites que j’espère publier un jour.

Et le cinéma en Côte d'Ivoire ? As-tu des rapports avec tes collègues sur place ?

Je le connais mal car je vis et travaille en France, mais aussi parce qu’il n’y a tout simplement plus de cinéma en Côte d’Ivoire ! Les « anciens » de la première génération sont morts ou ne font plus de films. On ne peut pas parler à proprement dit de relève sur place. Il y avait eu la volonté politique à la fin des années 90 de structurer le cinéma en le dotant de moyens institutionnels. C’était une bonne politique, et à cette époque, avec quelques amis réalisateurs comme moi d’origine ivoirienne, nous avions créé une association, le CORI, pour mettre en place des projets sur place. Mais les coups d’Etats et la guerre sont survenus, brisant cet élan. Aujourd’hui, la seule initiative vraiment intéressante que je connaisse est celle d’un festival international de courts métrage, le FICA, qui a lieu tous les deux ans à Abidjan.

Je remarque que tu profites pleinement de la nouvelle technologie de l’Internet et du numérique.

Oui, j’adore mon ordinateur et Internet ! Je dis souvent que s’il y a un objet que je devais emporter sur une île déserte, ce serait mon ordinateur portable muni d’une connexion Wi-fi. Même seule, je continuerais ainsi à me sentir citoyenne du monde.

Entretien avec Isabelle Boni-Claverie par Beti Ellerson, Février 2010

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