The purpose of the African Women in Cinema Blog is to provide a space to discuss diverse topics relating to African women in cinema--filmmakers, actors, producers, and all film professionals. The blog is a public forum of the Centre for the Study and Research of African Women in Cinema.

Le Blog sur les femmes africaines dans le cinéma est un espace pour l'échange d'informations concernant les réalisatrices, comédiennes, productrices, critiques et toutes professionnelles dans ce domaine. Ceci sert de forum public du Centre pour l'étude et la recherche des femmes africaines dans le cinémas.

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13 March 2019

La parole à Frieda Ekotto, productrice du film Vibrancy of Silence: A Discussion With My Sisters

La parole à Frieda Ekotto, productrice du film Vibrancy of Silence: A Discussion With My Sisters

Words of/La parole à Marthe Djilo Kamga & Frieda Ekotto : Vibrancy of Silence: A Discussion With My Sisters

Dans votre travail, vous vous intéressez au rôle que tiennent les femmes artistes et activistes culturelles dans le contexte de la production de savoirs. Les créatrices africaines sont les sources premières de votre travail de recherche, leurs voix qui font le récit de leurs expériences forment la base du projet Vibrancy of Silence. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur la notion de "femme africaine" et sur la production de savoirs en tant que cadre théorique de votre projet ?


Nous cherchons à mettre en évidence l'importance cruciale des savoirs produits par les femmes pour comprendre l'Afrique moderne. Cette dernière ne pourrait exister sans elles car leur travail est essentiel à un retour à la "bibliothèque coloniale" (Mudimbe 1988). Cela tient au fait que, en Afrique, les femmes sont au centre de tout. Elles sont notre réservoir et notre "capital culturel", pour employer l'expression de Pierre Bourdieu (1979). Mais la puissance de leur travail reste souvent invisible. Vibrancy of Silence est donc une initiative à long terme qui cherche à mettre sur pied une archive multimédia des femmes d'Afrique sub-saharienne et de sa diaspora. En mettant en relief la production culturelle et les expériences des femmes, le projet donne à voir un large contexte, tout en créant un espace au sein duquel des femmes sont à même de parler de leur vécu. Le projet s'intéresse à la pratique autobiographique, ainsi qu'à la notion de "storytelling" voire la narration de sa propre histoire. Nous cherchons surtout  à explorer et à déconstruire l'idée de l'archive, alors même que nous créons une archive tangible pour la génération présente et celles qui viendront ensuite. Nous attirons l'attention sur le travail de créatrices culturelles qui se penchent sur la vie contemporaine aussi bien en Afrique qu'en diaspora.

L'initiative commence avec une prise de conscience du fait qu'être femme en Afrique en général et particulièrement en Afrique sub-saharienne ou dans sa diaspora est souvent synonyme d'un grand nombre de vulnérabilités. De fait, pour de nombreuses femmes, l'accès aux nécessités les plus élémentaires telles que la santé et l'éducation demeurent très théorique. Plus grave encore, les Africaines sont souvent les objets plutôt que les agents des débats à leur propos, ce qui rend leur travail invisible et leur voix inaudibles. C'est pour cette raison que Vibrancy of Silence se penche sur la question de la visibilité en se plaçant dans la tradition d'une œuvre comme Playing in the Dark: Whiteness and the Literary Imagination de Toni Morrison. Au travers d'une série d'analyses critiques d'oeuvres produites par des femmes en Afrique aussi bien qu'en diaspora, nous explorons des trajectoires historiques ainsi que des tensions et des anxiétés aux racines profondes.
Nous voulons surtout à attirer l'attention sur la fonction symbolique qui est celle des femmes dans la société africaine. De fait, l'un des objectifs primordiaux de Vibrancy of Silence est de déconstruire un certain nombre d'idées reçues sur les femmes africaines en invitant des femmes d'horizons très divers à débattre de leur expérience, de leur travail et de leur vie. Quand les femmes racontent les histoires qui sont les leurs et se livrent à une analyse tant des faits culturels que des forces qui les conditionnent, elles cherchent à mettre fin au silence qui les enveloppe. De cette façon, plutôt que de parler d'invisibilité de manière abstraite, ce projet donne à voir des histoires et des exemple visuels concrets qui se complètent et se soutiennent mutuellement. De plus, au travers d'une analyse de récits transcrits et traduits, le projet se penche sur d'autres questions, telles que les conventions liées au genre, la subjectivité genrée ou la véracité narrative.

La notion d'autobiographie en tant qu' "insertion du moi dans le social" illustre à la fois la dynamique des relations interpersonnelles et la gamme très large des articulations discursives de l'individualité. Les récits de femmes africaines comportent des éléments concrets qui font apparaître les limites des théories post-coloniales de l'histoire. Par exemple, le travail créatif et générateur de savoirs des femmes africaines montre que, comme l'a exprimé Frederic Jameson, "l'histoire est ce qui fait mal." En portant une attention particulière aux contenus à caractère autobiographique, nous sommes à même d'ouvrir un espace où peuvent se faire entendre des récits de souffrance féminine trop longtemps restés invisibles voire inaudibles. De plus, le travail de ses femmes se penche souvent sur les questions liées au statut, toujours conditionné par le contraste entre leur place dans la société et leur travail au sein de la famille.

En parallèle à ces notions de visibilité et de "storytelling", Vibrancy of Silence se penche aussi sur le concept d'archive en tant que point d'accès aux images et à la production culturelle des femmes d'Afrique et de sa diaspora. Cela vient du fait que nous sommes très conscientes du pouvoir qu'a l'archive de façonner la matière même de nos mémoires tant personnelles que collectives, aussi bien quand elles se positionnent sur des visions du passé que lorsqu'elles se projettent dans des scènes du futur. L'archive est bien plus qu'un simple fichier: elle détermine aussi ce qui peut se dire dans le moment présent. Elle échappe aussi à quiconque cherche à s'en saisir d'un coup: c'est par son incommensurabilité qu'elle surplombe ceux qui ont assemblé les parties qui constituent sa totalité. Il faut, encore et encore, retourner à l'archive comme on retourne à la mine, pour en extraire les nouveaux avatars du passé, un passé qui reste l'objet de toutes les disputes.

Au sein d'une archive, les images sont de puissants conduits de la mémoire qui tracent les contours d'une politique de la représentation historio-graphique. En se penchant tout particulièrement sur une approche visuelle des réalités africaines, notre projet questionne les différentes façons qu'ont les sociétés d'exprimer et de documenter leur passé ainsi que leurs identités présentes par le biais d'une large gamme de formes et de formats aussi bien tangibles qu'intangibles. Nous tentons de montrer que, dans les marges de l'archive, l'œil de qui a goût de s'y pencher parvient à distinguer des bribes d'histoires enterrées, interrompues ou même jamais narrées.

L'archive et les images qu'elle contient sont perpétuellement en mouvement. Mais il est aussi possible, à n'importe quel moment, d'en franchir la porte et de faire siennes ses expressions dynamiques: images de l'archive, images archivantes, images en tant que processus d'archivage. Dans ce jardin des sentiers qui bifurquent à la Borgès, nous croisons l'artiste africaine investie de son désir de créer (avec) des traces emplies de sens qui puissent laisser une marque sur sa communauté. En donnant à ces images une trajectoire qui donne à voir une certaine idée du passé, l'artiste creuse un sillon plus ou moins profond, lequel intègre lui-même l'archive en attente de nouvelles et imprévisibles germinations.

Tout en nous confrontant à la dimension théorique de cette notion d'archive, nous œuvrons aussi à la création d'une archive quant à elle tout à fait tangible, en amassant des documents, des livres, divers types de récits, ainsi que des matériaux visuels. Dans ce contexte, il est vital de parler d'esthétique. Pour les créatrices africaines, il est impossible d'isoler leur travail du phénomène artistique qu'elles représentent collectivement, de la séparer des traces visuelles de leur pratique artistique, sujet et objet de leur travail. C'est sur ce point qu'une attention toute particulière doit être portée aux questions esthétiques. En tant qu'artistes, ces femmes créent des œuvres qui explorent l'expérience de manière souvent très subtile et pleine d'inventivité.

Enfin, Vibrancy of Silence met en relief l'activisme de ces femmes. Du nord au sud, d'est en ouest, les femmes africaines créent des images et des savoirs qui ont un impact direct sur la société. Mais ces femmes sont aussi des activistes et donc directement en opposition avec divers régimes de pouvoir: elles se doivent alors d'être toujours controversées, agressives, provocantes. En dépit de la répression, de plus en plus présente, mise en place par divers régimes dictatoriaux, les femmes africaines restent mobilisées, ancrées dans le social. Elles ne peuvent ignorer leur position de femmes sur le continent africain. Voilà pourquoi elles sont nombreuses à se réapproprier la monstruosité, le sadisme même, la perversion, qu'elle transforme en une expérience mettant à nu la violence politique dont elles-mêmes et leurs semblables sont les victimes au quotidien.

Par exemple, les cinéastes africaines tirent profit du pouvoir des images pour donner naissance à diverses formes de conscience sociale. Elles sont pugnaces dans leur attachement à l'idée selon laquelle le visuel doit demeurer du côté des minorités, en particulier des femmes, et de tous celles et ceux à qui leurs droits leur sont arrachés. Au travers d'interventions à vif, elles taillent des brèches au cœur des traditions et des non-dits qui les oppriment. Leurs images subtiles sont sensibles à l'invisible, à la part obscure du champ politique, au silence qui maintient les femmes dans l'ombre. De plus, elles peuvent parler de questions intimes. Elles peuvent s'en prendre à la souffrance continuelle des femmes au sein des systèmes religieux, aux maladies psychiatriques qui résultent de l'exploitation économique et aliène en particulier les femmes et les jeunes; elles peuvent aussi se pencher sur la vie sexuelle des femmes, un sujet encore profondément tabou. Leur travail commence tout juste à mettre en évidence le fait que le vécu des femmes africaines ne correspond ni aux discours hétéro-normatifs africains, ni à ceux qui émanent des études et des communautés LGBTQ+ en Occident. Là aussi, le "storytelling" voire la narration de sa propre histoire et la visibilité sont cruciales pour comprendre la beauté et la variété du vécu des femmes.


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