The purpose of the African Women in Cinema Blog is to provide a space to discuss diverse topics relating to African women in cinema--filmmakers, actors, producers, and all film professionals. The blog is a public forum of the Centre for the Study and Research of African Women in Cinema.

Le Blog sur les femmes africaines dans le cinéma est un espace pour l'échange d'informations concernant les réalisatrices, comédiennes, productrices, critiques et toutes professionnelles dans ce domaine. Ceci sert de forum public du Centre pour l'étude et la recherche des femmes africaines dans le cinémas.

26 December 2012

La spectatrice africaine et son regard sur le cinéma : une préhistoire


Dans son récit, « le dit du cinéma africain » l’inimitable griot-historien Amadou Hampaté Ba, relate l'extraordinaire expérience de sa mère Kadidia Paté et sa rencontre avec le cinéma pour la première fois. Ce rendez-vous fascinant et édifiant avec le cinéma nous fournit une introduction à une préhistoire en 1934, de la spectatrice africaine et son regard sur le cinéma.


J'en viens à ma mère, Kadidia Paté. Elle était restée sous l'influence de l'anathème jeté, en 1908, par les Ulémas de Bandiagara, sur la machine « cracheuse d'ombres ».

En 1934, elle vint me rejoindre à Bamako, où j'exerçais mes fonctions de commis expéditionnaire (secrétaire indigène). Je demandai à ma mère d'aller au cinéma avec moi. 

Restée sous l'empire de l'interdit de 1908, des marabouts de Bandiagara, ma mère secoua ses oreilles (geste d'exorcisation que l'on fait avec les mains pour conjurer le sort d'une mauvaise parole entendue) et me dit : 

« Ah ! quand ces ombres sataniques étaient muettes, j'ai refusé de les regarder, et maintenant qu'elles parlent, tu voudrais que je les voie ! Je n'irai pas, mon fils, non, je n'irai pas. » 

Mais une occasion imprévue se présenta deux ans après… 

Ma mère, ma femme Baya Diallo et moi-même, nous allâmes finalement au cinéma. 
Ma mère suivit la projection du début à la fin. Elle n'eut aucune réaction extérieure. Elle resta impassible, comme si elle n'avait rien vu ni entendu. 

Mais, après la prière de maghreb (« coucher du soleil »), Maman me dit : « Amadou, mon fils, hier soir j'ai vu cette machine merveilleuse. Que des hommes arrivent à une pareille réalisation, ce n'est pas cela qui cause ma surprise joyeuse. Qu'un homme accomplisse un miracle, cela ne me surprendrait nullement, car, pour moi, cela reste dans le domaine des choses possibles. Tierno Bokar, notre maître, nous a enseigné qu'Allah a fait de l'homme son Représentant sur la terre. 

» Ce prestige n'a pas été donné à l'homme par Dieu sans délégation d'une parcelle de la puissance divine. Or l'accomplissement des merveilles est un effet qui a sa cause en la puissance de Dieu. Il n'est donc pas étonnant qu'un être nanti d'une parcelle de cette puissance - en l'occurrence l'homme - accomplisse des merveilles. C'est plutôt le fait pour l'homme de ne rien réaliser de merveilleux qui devrait surprendre. 

 « J'ai admiré la réalisation du cinéma par des hommes, mais je n'en suis nullement surprise. » Je tiens à te remercier de m'avoir amenée au cinéma. Je demande pardon à Dieu. J'ai eu hier la preuve que la plus grosse erreur qu'un homme puisse commettre sur cette terre, c'est de condamner avant de voir et de connaître. J'ai senti combien il est mauvais de refuser de voir, ne serait-ce que pour s'informer. Tierno Bokar a dit : "La sagesse commande de connaître tout, car cela est préférable à tout ignorer. Il faut connaître le mensonge pour le séparer de la vérité. Il faut connaître le bien pour le distinguer du mal." 

«  En 1908, nos bons théologiens et vénérables docteurs de la loi avaient décrété que le "tiyatra"1 est une machine magique d'invention diabolique. Eh bien, pour moi, le cinéma est plutôt un instructeur merveilleux, un maître éloquent qui amuse et instruit. » La projection d'hier, diable ou pas diable, m'a permis de trouver une preuve irréfutable pour fonder en moi une chose que je n'avais acceptée que par pure confiance en Tierno Bokar qui l'a enseignée. Je n'avais, jusqu'ici, aucune certitude née d'une conviction intérieure. » Ton cinéma m'a donné hier soir la conviction intime dont j'avais spirituellement besoin pour fonder ma foi sur une donnée sûre, et non pas sur un docile acquiescement 

— Maman, quelle est cette chose ? » demandai-je. 

Après un moment de silence, elle me dit : « Depuis un certain temps, nos marabouts sont à couteau tiré. Ils discutent âprement de la question de savoir si un "intermédiaire" est ou non nécessaire entre un individu et Dieu. » Cela a fait dire beaucoup de paroles graves et déclenché beaucoup de querelles. Cela a semé la dispute dans les mosquées et jusque dans les familles auparavant les plus unies. Dans certaines régions même, il y a eu des échaufiburées sanglantes. » Des marabouts modernes, récemment revenus de l'Orient, soutiennent que l'homme n'a nullement besoin de quelqu'un d'autre pour ses relations et contacts avec les choses divines, pour ne pas dire avec Dieu lui-même. Pour ces marabouts, chacun peut s'adresser directement à Dieu, sans intermédiaire. » Les vieux turbans de la vieille école soutiennent, au contraire, que l'homme aura toujours nécessairement besoin d'un intermédiaire entre lui et Dieu. » Tierno Bokar se situe au milieu des deux tendances. Il a enseigné qu'il y a des cas où nous avons nécessairement besoin d'un intermédiaire, d'un intercesseur entre Dieu et nous, et qu'il y a néanmoins des cas où nous pouvons nous passer de tout autre que nous-même pour communiquer avec Dieu. » Hier, j'ai eu paraboliquement la preuve matérielle de la possibilité des deux cas dont nous a parlé Tierno Bokar : la relation directe et la relation par intermédiaire. » 

Lorsque nous sommes entrés au cinéma, avant la projection, tu m'as montré une grande toile blanche sur laquelle devaient venir se projeter des faisceaux de lumière qui deviendraient des images que nous pourrions alors regarder et distinguer. Tu m'as également montré une maisonnette située assez haut par rapport à nous. Tu m'as dit que c'était dans cette petite pièce qu'était installée la machine qui crache les images. » Cette maisonnette est percée de quelques ouvertures par lesquelles jaillissent des jets de lumière qui s'arrêtent sur le grand pagne blanc. » Dès que l'opérateur que nous ne voyions pas commença son travail, des rayons lumineux accompagnés de quelque bruit s'échappèrent de la maisonnette. Ils passaient par-dessus notre tête, alors que nous étions plongés dans l'obscurité profonde, allégorie de notre ignorance. La lumière sortait de la maisonnette, non pas dans sa totalité, mais par minces filets, c'est-à-dire par portions mesurées. » Nous faisions face au grand pagne blanc. C'est seulement en le regardant que nous pouvions nettement voir, distinguer et comprendre les images qui se déroulaient. On pouvait voir des chevaux courir, des hommes marcher, des villages se profiler. On voyait la brousse épaisse, la campagne fleurie, la plaine qui dévale. Tout cela comme dans un long rêve, clair et précis, un rêve fait en état de veille. » Après avoir longtemps contemplé le grand pagne, je voulus, sans lui, percevoir directement et rien que par mes yeux les images qui, sûrement, sortaient de la maisonnette. Alors, que m'arriva-t-il ? Dès que je me tournai directement vers les ouvertures de la maisonnette, les faisceaux lumineux qui s'en échappaient m'aveuglèrent. Bien que les images fussent virtuellement dans les rayons, mes yeux n'étaient pas assez puissants et efficaces pour les y déceler. Je fermai alors les yeux, comme pour me concentrer intérieurement ; mes oreilles continuaient à percevoir nettement les sons qui accompagnaient les jets lumineux. 

» Je me suis trouvée dans la situation suivante : » Primo, quand je me sers du grand pagne blanc, je vois les images et j'entends les sons. J'ai un double bénéfice. » Mais, secundo, quand je me sers directement de mes yeux, je n'entends que des sons ; je supporte mal la lumière, elle m'aveugle. D'où à la fois un bénéfice et un inconvénient. » Cette conjoncture m'amène à conclure qu'autant le grand pagne est indispensable pour la vision nette des images et le discernement de l'origine des sons, autant un intermédiaire est nécessaire entre nous et Dieu, pour comprendre le message divin. » 

Ici finit la narration de ma mère. 

1. Nom du cinéma en langue indigène du Mali (corruption du mot « théâtre »).

« Le dit du cinéma africain » par Son Excellence Amadou Hampaté Ba (premier catalogue sélectif international de films ethnographiques su l’Afrique noire, publié en 1967 par l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture). À lire dans son intégralité.